*  BERGSON  *

Essai sur les données immédiates de la conscience   (extrait)


Remarque:                                                                                           >>> voir les notes en bas de page
Le texte ci-dessous aurait gagné en clarté
si Bergson avait eu recours à deux formulations différentes
pour distinguer:
• d'une part, le "moi" égoïste, à tendance instinctive
    (sous-tendu par nos habitudes et nos réflexes)
• d'autre part, le "je suis" profond
    (émanant de notre centre divin, en écho logique avec la source d'origine de l'univers).


“Les actes libres sont rares, même de la part de ceux qui ont le
plus coutume de s'observer eux-mêmes et de raisonner sur ce qu'ils font...
Le matin, quand sonne l'heure où j'ai coutume de me lever,
je pourrais recevoir cette impression «avec l'âme tout entière»
selon l'expression de Platon;
je pourrais lui permettre de se fondre dans la masse confuse
des impressions qui m'occupent;
pent-être alors ne me déterminerait-elle point à agir.
Mais le plus souvent cette impression,
au lieu d'ébranler ma conscience entière
comme une pierre qui tombe dans l'eau d'un bassin,
se borne à remuer une idée pour ainsi dire solidifiée à la surface,
l'idée de me lever et de vaquer à mes occupations habituelles.
Cette impression et cette idée ont fini par se lier l'une à l'autre.
Aussi l'acte suit-il l'impression sans que ma personnalité s'y intéresse;
je suis ici un automate conscient,
et je le suis parce que j'ai tout avantage de l'être.
On verrait que la plupart de nos actions journalières s'accomplissent ainsi,
et que grâce à la solidification, dans notre mémoire, de certaines sensations,
de certains sentiments, de certaines idées,
les impressions du dehors provoquent de notre part des mouvements qui,
conscients et même intelligents,
ressemblent par bien des côtés à des actes réflexes.
C'est à ces actions très nombreuses, mais insignifiantes pour la plupart,
que la théorie associationiste s'applique.
Elles constituent, réunies, le substrat de notre activité libre,
et jouent vis-à-vis de cette activité
le même rôle que nos fonctions organiques
par rapport à l'ensemble de notre vie consciente.
Nous accorderons d'ailleurs au déterminisme
                   (note 1)
que nous abdiquons souvent notre liberté dans des circonstances plus graves,
et que, par inertie ou mollesse
nous laissons ce même processus local s'accomplir
alors que notre personnalité tout entière devrait pour ainsi dire vibrer.
Quand nos amis les p1us sûrs s'accordent à nous conseiller un acte important,
les sentiments qu'ils expriment avec tant d'insistance
viennent se poser à la surface de notre moi,
et s'y solidifier à la manière des idées dont nous parlions tout à l'heure.
Petit à petit ils formeront une croûte épaisse
qui recouvrira nos sentiments personnels;
nous croirons agir librement,
et c'est seulement en y réfléchissant plus tard
que nous reconnaîtrons notre erreur.
Mais aussi, au moment où l'acte va s'accomplir,
il n'est pas rare qu'une révolte se produise.
C'est le moi d'en bas qui remonte à la surface.
C'est la croûte extérieure qui éclate, cédant à une irrésistible poussée.
Il s'opérait donc, dans les profondeurs de ce moi,
et au-dessous de ces arguments très raisonnablement juxtaposés,
un bouillonnement et par là même une tension croissante
de sentiments et d'idées, non point inconscients sans doute,          
(note 2)
mais auxquels nous ne voulions pas prendre garde.
En y réfléchissant bien, en recueillant avec soin nos souvenirs,
nous verrons que nous avons formé nous-mêmes ces idées,
nous-mêmes vécu ces sentiments,
mais que, par une inexplicable répugnance à vouloir,
nous les avions repoussés dans les profondeurs obscures de notre être
chaque fois qu'ils émergeaient à la surface.
Et c'est pourquoi nous cherchons en vain à expliquer
notre brusque changement de résolution
par les circonstances apparentes qui le précédèrent.
Nous voulons savoir en vertu de quelle raison nous nous sommes décidés,
et nous trouvons que nous nous sommes décidés sans raison,
peut-être même contre toute raison.
Mais c'est là précisément, dans certains cas, la meilleure des raisons.
Car l'action accomplie n'exprime plus alors telle idée superficielle,
presque extérieure à nous, distincte et facile à exprimer:
elle répond à l'ensemble de nos sentiments, de nos pensées
et de nos aspirations les plus intimes,
à cette conception particulière de la vie
qui est l'équivalent de toute notre expérience passée,
bref, à notre idée personnelle du bonheur et de l'honneur.
Aussi a-t-on eu tort,
pour prouver que l'homme est capable de choisir sans motif,
d'aller chercher des exemples dans les circonstances ordinaires
et même indifférentes de la vie.
On montrerait sans peine que ces actions insignifiantes
sont liées à quelque motif déterminant.
C'est dans les circonstances solennelles,
lorsqu'il s'agit de l'opinion que nous donnerons de nous aux autres
et surtout à nous-mêmes,
que nous choisissons en dépit de ce qu'on est convenu d'appeler un motif;
et cette absence de toute raison tangible
est d'autant plus frappante que nous sommes plus profondément libres...
Bref, nous sommes libres
quand nos actes émanent de notre personnalité entière,          
(note 3)
quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle
cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois
entre l'oeuvre et l'artiste.
En vain on allèguera que nous cédons alors
à l'influence toute-puissante de notre caractère.
Notre caractère, c'est encore nous;
et parce qu'on s'est plu à scinder la personne en deux parties
pour considérer tour à tour, par un effort d'abstraction,
le moi qui sent ou pense
et le moi qui agit,
il y aurait quelque puérilité à conclure
que l'un des deux moi pèse sur l'autre.
Le même reproche s'adressera à ceux qui demandent
si nous sommes libres de modifier notre caractère.
Certes, notre caractère se modifie insensiblement tous les jours,
et notre liberté en souffrirait,
si ces acquisitions nonvelles venaient se greffer sur notre moi
et non pas en lui.
Mais dès que cette fusion aura lieu,
on devra dire que le changement survenu dans notre caractère est bien nôtre,
que nous nous le sommes approprié.
En un mot, si l'on convient d'appeler libre tout acte qui émane du moi,
et du moi seulement,
l'acte qui porte la marque de notre personne est véritablement libre,
car notre moi seul en revendiquera la paternité.”

(extrait de l'Essai sur les données immédiates de la conscience.)      

^ HAUT
Notes:  (Remarques au sujet du texte de Bergson)

(1) ASSOCIATIONNISME n. m. XIXe siècle. Emprunté de l'anglais associationism.
Doctrine présentant la vie mentale comme réductible au mécanisme des associations d'idées.

     DÉTERMINISME n. m. XIXe siècle. Emprunté de l'allemand Determinismus (XVIIIe siècle).
A. En PHILOSOPHIE, Doctrine selon laquelle les phénomènes de la nature, y compris les conduites humaines, sont produits par un enchaînement nécessaire d'antécédents et de conséquents, de causes et d'effets. (ce que pensaient les stoïciens). Spinoza professe un déterminisme rigoureux.
B. En ÉPISTÉMOLOGIE, ordre de faits dans lequel chaque phénomène est dépendant de certaines conditions
et se produit nécessairement lorsque ces conditions sont satisfaites. (cf : le déterminisme de Laplace.)
Principe du déterminisme, selon lequel, en dépit des variations de temps et de lieu,
lorsque les conditions d'apparition d'un phénomène sont présentes, ce phénomène ne peut manquer de se produire et devient donc prévisible.
Claude Bernard affirmait que, sans une croyance sans faille au déterminisme, il n'y a pas de science.
                                                                                                        voir >>> IMMANENCE ET DETERMINISME       (retour 1)

(2) Il existe différents degrés de conscience ou d'inconscience.
Une parfaite bonne foi exigerait la cohérence de l'être entier.     (retour 2)

(3) La personnalité entière ne peut pas s'exprimer sans la cohérence
unifiant toutes les couches de conscience:
nos actes ne peuvent guère correspondre qu'à certains aspects de notre personne
tant que nous sommes divisés!
Tantôt on reproduit une voix parentale,
tantôt on manifeste la part d'enfance qui s'est inscrite en nous, etc... (cf: l'analyse transactionnelle)
(A ce sujet, lire: Etre soi-même, de Dorothy Corkille Briggs)       (retour 3)


Nous nous laissons souvent duper par des ressemblances,                    voir >>>  FRUIT DEFENDU (2)
des «évidences» passagères que nos instincts tendent à associer machinalement.
C'est pourquoi Bergson distingue:

  • d'une part, le temps routinier que nous divisons épisodiquement en séquences successives;
    cette notion concerne notamment les automatismes résultant des leçons apprises par cœur,
    car c'est ainsi que se constituent des quantités de réflexes habituels;
    (notons qu'il s'agit d'une simple restitution mécanique qui se perpétue
    à force de répétitions communes qui conditionnent les processus instinctifs) -
  • d'autre part, la durée qui englobe tous les événements qualitatifs de notre existence,
    à travers laquelle s'exhale continûment l'influence de notre dynamisme créatif:
    car c'est ainsi que jaillissent singulièrement de nouvelles manières d'agir.
    (A ce sujet, le taoïsme explique que la vie est perpétuelle mutation. )
    Mais il peut exister d'autres influences: demandez l'avis d'un hypnotiseur...!

    Ce que Bergson appelle l'« intuition » n'est qu'une vague image subconsciente, qui est, en effet,
    le moteur caché de toutes les constructions philosophiques des métaphysiciens
    (Ruyer, Esq. philos. struct., 1930, p. 304).


  • Ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c'est qu'il tend à n'être plus
                                              (Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chap. 14)

      Au sujet du temps : « Puisque le passé n'est plus, donc n'existe plus, donc n'existe pas, puisque l'avenir n'est pas encore, et puisque le présent lui-même a déjà fini d'être dès qu'il a commencé d'exister, comment pourrait-il y avoir une réalité du temps? Il a beau contenir la totalité de ce qui est, nous ne parvenons pas à le penser autrement que comme une limite toujours disparaissante entre deux néants, d'un côté le passé, de l'autre côté l'avenir. Un être qui n'existe qu'en cessant d'être, est-ce encore un être, ou bien une illusion?» (Aristote).


    AUTRE EXTRAIT DE BERGSON
    *****
    « L'analyse découvrira sans doute dans les processus de création organique un nombre croissant de phénomènes physico-chimiques. Et c'est à quoi s'en tiendront les chimistes et les physiciens. Mais il ne suit pas de là que la chimie et la physique doivent nous donner la clef de la vie.
    Un élément très petit d'une courbe est presque une ligne droite. Il ressemblera d'autant plus à une ligne droite qu'on le prendra plus petit. A la limite, on dira, comme on voudra, qu'il fait partie d'une droite ou d'une courbe. En chacun de ses points, en effet, la courbe se confond avec sa tangente. Ainsi la « vitalité » est tangente en n'importe quel point aux forces physiques et chimiques; mais ces points ne sont, en somme, que les vues d'un esprit qui imagine des arrêts à tels ou tels moments du mouvement générateur de la courbe. En réalité, la vie n'est pas plus faite d'éléments physico-chimiques qu'une courbe n'est composée de lignes droites.»    
    cliquer pour voir FRACTALES >>>            (BERGSON, L'Évolution créatrice, chapitre 1)       
      
    Cela conforte l'idée que notre principe existentiel peut se situer « hors du temps ».
    (Le temps) « fuse à travers moi »  (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p. 488)
    Curiosité: selon l'émission "CONTINENT SCIENCES" de Stéphane Deligeorges (France Culture, le 10/12/2012) le mot "univers" s'écrit "espace-temps" en chinois.
          voir: FRACTALES
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    Pour une meilleure compréhension de l'argumentation, il est préférable de suivre l'ordre proposé
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    Médecine spirituelle chinoise
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    REPERTOIRE COMPLET >>>>>>>>>>>>


    au sujet du temps: EXTRAIT D'UN TEXTE DE SENEQUE           
    *****
    “ Nous n'avons pas reçu une vie brève, mais nous nous la sommes faite, et nous n'en avons pas été dépourvus, mais prodigues. (...) Nous voyons que tu es parvenu au point ultime de l'existence humaine, tu portes la marque de la centième année ou plus : allons, rappelle ton âge pour en faire le décompte. Compte en le soustrayant à ce temps tout ce qu'un créancier, tout ce qu'une maîtresse, tout ce qu'un roi, tout ce qu'un client t'a arraché, tout comme un différend conjugal, la punition des esclaves, les allées et venues par la ville pour remplir des obligations ; ajoute les maladies que nous fabriquons de nos propres mains, ajoute aussi ce qui reste inutilisé : tu verras que tu as moins d'années que tu n'en comptes.
    Tu comprendras que tu meurs prématurément.”   (Sénèque, de la Brièveté de la vie)


    Le temps, c'est à la fois la permanence (il est toujours présent) et le changement (il est fugitif, jamais le même). (cf Etienne KLEIN en conférence).
    Cela étant, la cause précède l'effet, et notre conscience intègre un présent de quelques secondes permettant d'établir un lien entre le passé et l'avenir,
    ce qui nous permet de comprendre le sens de l'existence.
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